La question Next Gen

12/10/2006

Joueurs, journalistes, développeurs et universitaires donnent leur sentiment sur la prochaine génération de consoles. Un état des lieux vif, contrasté et sans concessions.

« Là je suis sur Saints Row et hier soir j'ai fait une expérience intéressante, je suis resté vingt minutes chrono sur le trottoir à côté d'un carrefour et j'ai observé. La somme de trucs qui s'y sont déroulés c'est incroyable : bagnoles qui respectent les feux, bagnoles qui brûlent les feux et qui se carambolent, un passant qui se fait trainer par une voiture qui brûle un feu accroché au pare-chocs, les flics qui arrivent et une ambulance et ça dégénère en gunfights avec des gangs... Bref, le bordel. » Zure résume-t-il en quelques lignes l’essence des next gen : l’amélioration de la périphérie du jeu, des détails, un vaste rideau de fumée donc ou bien la disparition totale de la technologie, la prime à l’expérience, l’immersion aveugle et enivrante ? Ou les deux : qualités et défauts réunis dans un magma complexe, indéchiffrable sinon par ses propres paramètres techniques. On arrive tout de suite à l’inverse du postulat initial. D’abord, la technologie, dans toute sa massivité clinquante, sorte de totem, vénéré, isolé des jeux, la météorologie des gamers ou le cours de leur bourse. Le paradoxe, c’est que bien jouer tient précisément en sa dissimulation. Jouer c’est oublier qu’on utilise la X-Box et ses périphériques pour manier un fusil mitrailleur et tuer des aliens. Or, on y revient toujours. Normal, on pense qu’elle ne sait se faire oublier que si elle est particulièrement performante (en terme de puissance pure : gigahertz, gigaoctets etc.) Autrefois, la réalité virtuelle tenait en ce qui était alternatif à la réalité. Aujourd’hui, elle est d’abord regardée comme étant une de ses copies, son simulacre, ce qui pousse nécessairement à une surenchère sans fin.

X-Box 360 : le rêve troqué au pragmatisme

La X-Box 360, déjà sur le marché, est peut-être la console next gen qui symbolise le plus la technologie dans toute son évanouissante beauté. Qui parlera encore d’elle dans 15 ans tant son charisme est proche du néant (rien à voir avec la NES catalysé par son plombier et la Dreamcast qui draine rien qu’avec son seul nom tout un imaginaire…) ?. Mais voila, la X-Box est littéralement une boite à multimédia et s’appuie sur des qualités pragmatiques (l'infrastructure Microsoft, la puissance technique…) au premier rang desquels l’avantage d’être déjà là et d’offrir beaucoup : « La Xbox 360 m’a positivement impressionné. Pas simplement en terme de pure prouesse technologique : sa force principale se situe dans l'infrastructure que Microsoft était capable de créer. XBox Live Marketplace est un grand dispositif : pas une annexe, un élément marginal, mais un aspect pivot de la communauté des xboxers. Il est impeccable, simple pourtant puissant. Il est au jeu ce que représente iTunes pour les téléchargements de musique. Quant aux jeux eux-mêmes, il y a quelques gemmes. Dead Rising est un rêve devenu réalité pour un fan de Romero comme moi. Geometry Wars est l'un des plus grands jeux d’arcade du XXIème siècle. Des titres comme Gears of war, Halo 3, Mass Effect, Lost Planet, Bio Shock paraissent extrêmement attirants »  renchérit Matteo Bittanti, chercheur à Stanford et responsable de Videoludica.com. Poppy complète sur le X-Box live dont le caractère potentiellement addictif risque de ramener une clientèle « intéressante » au psychologue Michaël Stora : "On n’a jamais parlé ici du système de points quand on joue sur 360, le Gamerscore. Très rapidement, chaque jeu possède un potentiel de 1000 points (200 je crois pour les jeux xbox live arcade) et ceux-ci viennent augmenter le capital du joueur en fonction des "performances" réalisées. Je ne sais pas si beaucoup de joueurs s'en préoccupent vraiment, mais pour ceux qui plongent le Gamescore doit forcément modifier de manière conséquente leurs habitudes de jeu. On trouve donc maintenant des gars qui se la jouent façon stakhanoviste pour TOUS les jeux disponibles, ou presque ! Dans le dernier Officiel 360, il y a l'interview d'un français qui a le record du monde, cocorico, et qui est à 50803 points. Moi j'en suis à 3000, je crois, et pourtant j'ai l'impression de jouer déjà beaucoup... » A un niveau plus général, Chris, un ancien journaliste des magazines Player One, Joypad et Gaming aujourd’hui à Consoles +  relativise les qualités réelles d’innovation portées par la console de la firme américaine : « Microsoft ayant assuré sans surprendre (mais la fin de l’année promet), et confirmé son attachement aux développements parallèles Xbox 360/PC, difficile de parler ici de gameplay révolutionnaire. Tout au plus apprécierons-nous – et c’est logique – la qualité de réalisation étonnante de certains titres, qui « élèvent », quelque part, un gameplay pourtant pas si éloignée de la génération de machines précédente (ex : les effets de déformations des visages de Fight Night Round 3, la peau marquée, la sueur…). L’impact visuel de certaines productions déborde de l’univers esthétique, je pense, pour enrichir l’univers des émotions et affiner le gameplay, pourvu que les développeurs fassent bien leur travail. » En lançant un « Peut-être que c'est Microsoft qui va enfin réussir à démocratiser le live (en même temps je me demande s'il y a pas plus de joueurs sur Battle.net +  World of Warcraft que sur le live...)... », Cerebus résume la ligne-force de Microsoft : le live… et presque rien que le live. On aurait du le prendre comme un signe annonciateur. Sur la première X-Box,  Pandora Tomorrow, le second Splinter Cell ne valait-il pas déjà à l’époque d'abord pour son mode réseau franchement réussi ?

Nintendo : l’interface « haptique », cache misère de la gadgetisation du jeu ?

Balançons les choses méchantes d’entrée. Nintendo traine un passif de poids. La Gamecube a été en rade face à la PS2 qui peut se targuer d’une logithèque éclectique et solide. Que retiendrons-nous ? Metroid Prime, Zelda The Wind Waker, Mario Sunshine… ok oui mais le reste ? Quant à la DS, nous vous avions prévenu. Chris est circonspect vis-à-vis de la Wii : « c’est à Nintendo que l’on pense, évidemment, lorsque est évoquée l’idée d’un gameplay sinon prometteur, au moins différent, déplacement dans l’espace « nunchakesque » oblige. Reste qu’il est surtout question ici d’originalité ; remuer les bras devant son écran n’assurera pas forcément une maniabilité touchant au divin. Personnellement, les possibilités m’apparaissent nombreuses, intéressantes (rien que le coup du haut parleur intégré au contrôleur est excellent), mais j’attends de voir. Pour être franc, je suis dubitatif, mais j’apprécie la volonté de renouveau du constructeur japonais. ». « Il y a dans le concept de la Wii (qui n'est qu'une évolution du concept de la DS) quelque chose de terriblement restrictif, je dirais presque quelque chose qui contredit la notion même de jeu vidéo. Le jeu vidéo est parti d'une simplification extrême (Pong) pour aboutir à ce qu'il est aujourd'hui en passant par de nombreuses évolutions et transformations et aujourd'hui Nintendo prône un retour à une simplification extrême comme si une boucle se bouclait, retour à la case départ en quelque sorte. C'est une façon de nier vingt-cinq ans d'évolution. Il y a quelque chose qui me semble dangereux là-dedans sans que je puisse encore en cerner la ou les raison(s). » s’enflamme Zure. Laurent Camite ferme la marche de façon très modérée : "La Wii, je n'y crois que moyennement. On parle d'innovation en citant l'exemple de la DS mais la DS n'est pas si innovante que ça. J'adore cette console mais les jeux les plus innovants sont de faux jeux (Nintendogs, Brain Training...) D'autres sont très bons mais auraient pu exister sans stylet et écran tactile (pas joué à Kirby paraît-il très bien), avec une simple souris. Donc la Wiimote à mon avis ça va surtout servir de pseudo-souris et de gadget pour certains jeux (sport notamment), un peu comme les périphériques "arcades" qui existent déjà. Je suis néanmoins plus confiant dans la capacité d'innovation de Nintendo." Pierre Gaultier, journaliste, s’indigne lui de la line up de la console, peu aguicheuse : « Nintendo n'est pas fichu d'annoncer un seul jeu un peu excitant. Le plus excitant d'entre eux est Twilight Princess : un portage GC avec deux trois gimmicks marrants mais facultatifs. Alors il reste le Mario mais on n'en sait pas grand-chose (si ce n'est que le concept de planétoïdes est super restrictif pour l'instant, et me donne l'impression de voir un assemblage de mini-épreuves sympas plutôt qu'un bac à sable assez grand et permissif pour qu'on puisse expérimenter), le Metroid qui, d'après les vidéos, semble s'éloigner de plus en plus de ses origines pour devenir un FPS scénarisé de plus (même si bien branlé), éventuellement Disaster mais personne n'en parle... Quand on est attiré par les jeux ambitieux et puissants dans leur game design, leur univers ou leurs thématiques, on ne trouve pas grand-chose à se mettre sous la dent parmi ce que Nintendo a annoncé. Alors que sur 360, PS2 ou PC, on se mangera bientôt du Okami, du Dead Rising, du Spore, du Bioshock, du FFXII, du Crysis, du MGS4... »

Daniel Ichbiah, journaliste et écrivain, auteur de la Saga des jeux vidéo, est lui plutôt enthousiaste pour des raisons visiblement opposées à celles de Zure : "Un jeu, c'est avant tout du fun. La beauté des images, c'est extrêmement séduisant, et lorsque les premières cartes 3D sont arrivées en 1997, nous sommes souvent demeurés pantois tellement c'était beau. Mais la manette de la Wii fait appel à autre chose : elle implique davantage le joueur dans l'action. Et là-dessus, c'est hyper bien vu. Nintendo a raison et d'ailleurs, les ventes de la DS le prouvent. Bien qu'elle n'affiche pas de films, ne lise pas les MP3 et n'ait pas d'aussi belles images, elle a fait un carton à cause de jeux à la Nintendogs que les enfants adorent !" « La Wii promet une révolution d’interface à petit prix : le contrôleur, qui est devenu sans fil, est maintenant plus transparent et immédiat, bien que pour connaître sa disparition complète nous devons attendre un peu. Je suis encore étonné de constater que les visions d’un gameplay immersif et futuriste préfigurées par des films tels que Strange Days, The Islands ou Code 46 restent encore à matérialiser. » commente Matteo Bittanti. Un autre atout de la console de Nintendo est relevé par Etienne Saint-Paul, chef de projet à Gameseed : « L'autre aspect fort de la Wii est la rétro compatibilité avec toutes les anciennes consoles Nintendo. Il y a des jeux sur les anciennes consoles qui sont bien plus intéressants que des jeux récents en 3D. Les joueurs sont très sensibles à l'aspect rétro compatibilité d'une console. Le tollé provoqué par l'annonce de Microsoft avant la sortie de la Xbox 360 concernant sa non-rétrocompatibilité le prouve (et vu le prix de la plupart des jeux, ça se comprend !). » Nintendo peut également se prévaloir d’un crédit historique difficilement entamable porté par une philosophie remarquablement cohérente détaillée par Matteo Bittanti : « La rhétorique de Nintendo - toucher le coeur des gamers - est accrocheuse- simple mais efficace. Le succès inexplicable de titres tels que Brain Age ou Nintendogs semble confirmer que la philosophie d'Iwata est bonne. Le véritable Emotion engine est une invention de Nintendo. Sony n'étend pas le marché, ni Microsoft. L'offre de Nintendo est quelque chose de différent, audacieux – quoiqu’on ne devrait pas oublier que beaucoup de sorties de Nintendo représentent la même chose, les Marios, les Zeldas etc. La DS introduit de nouvelles façons de jouer, tandis que la PSP fournit la plupart du temps l’expérience traditionnelle de la PlayStation sur un plus petit écran. Cela ne devrait pas du tout nous surprendre. Nintendo est la seule société sur le marché qui émane de l’industrie des jeux - Sony vient de l'électronique grand public, Microsoft des applications logicielles - ainsi elle porte une aura d’authenticité qui fait appel à un certain segment du marché et oscille schizophréniquement entre le polythéisme et le monothéisme. »  Brandon Sheffield, responsable d’Insert Credit, examine un autre aspect de l’ouverture au marché grand public opéré par la société nippone : « D'une certaine manière, je pense que c'est une bonne idée de faire entrer le grand public dans le marché pour avoir des gens réfléchissant sérieusement aux jeux vidéo. Ce sera particulièrement utile avec toutes ces lois courantes qui essayent de limiter la vente des jeux, ou prétendent qu’ils n’ont pas le droit à la liberté d’expression (aux États-Unis). En même temps, j'espère que le marché ne se diluera pas dans ces goûts grand public. Cependant, il y aura toujours des gens qui voudront faire des jeux pour les joueurs inconditionnels, et même si le mainstream s’y greffe, il y aura toujours des genres qui plairont à chacun. »


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